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La production non marchande a-t-elle de la valeur ?

23 Jan

 

nice peopleL’hôpital avant la télé-réalité ?

Le numéro de juin 2003 d’Alternatives Economiques, sous la plume de Denis Clerc s’est intéressé à la réforme du RMI et plus particulièrement à la création du Revenu Minimum d’Activité qui permettrait d’aider des emplois non seulement dans le secteur non marchand – comme c’était le cas pour les contrats emploi-solidarité – mais aussi dans le secteur marchand. Là dessus il précise vite pour ceux qui auraient pu le croire « qu’il ne s’agit pas pour autant d’affirmer, comme le font les libéraux, que ce seront donc de «vrais » emplois, alors que les CES seraient de « faux » emplois : comme si les besoins qui poussent les gens à aller à l’hôpital public ou dans une association de lutte contre les violences conjugales étaient moins importants et fondamentaux que ceux qui les poussent à aller acheter des grilles de PMU ou à s’abonner à la diffusion en continu de Nice People ! (émission de télé-réalité) »

On peut synthétiser cette indignation par une profession de foi : « Il est faux de considérer que les emplois publics seraient inutiles, en réalité on peut estimer que les besoins satisfaits par l’hospitalisation publique sont plus importants que ceux liés à l’abonnement à une chaîne de diffusion en continu de Nice People. »

L’utilité, une notion subjective et quantifiable

À cela un de mes élèves répond : « L’auteur de l’article juge en fonction de ce qu’il considère lui comme utile, il considère que ses besoins à lui doivent être les besoins de tous, c’est un dictateur et je ne permettrai jamais plus à personne de juger de ce que je trouve utile ». Ca c’est le cri du cœur, mais il a bien compris que les besoins sont subjectifs et l’utilité que nous ressentons à utiliser ce qui satisfait nos besoin est donc tout aussi subjective. En conséquence dire que ceci est plus utile que cela correspond à une analyse de ses besoins personnels, analyse pas forcément transposable au reste de l’humanité, même si l’on peut supposer qu’elle le soit dans le cas cité.

Mais la critique étudiante est poussée plus loin : « En plus le problème est très mal posé, si j’étais gravement malade je préfèrerais consacrer mon budget à me soigner plutôt qu’à regarder Nice People, je pense que ce serait pareil pour tout le monde. Mais alors dans ce cas on verrait facilement ce qui est considéré comme le plus utile au niveau d’un ensemble de personnes tout ça grâce au système des prix.  » . Bien raisonné, le système des prix permet de confronter des besoins différents lors d’un échange, effectivement lorsque le besoin que nous ressentons pour un bien ou un service est supérieur à son prix, nous choisissons de l’acquérir. Mais pour l’acquérir faut il encore que quelqu’un nous le propose et pour que ceci arrive, il faut que le prix obtenu de ce bien ou service soit supérieur à l’utilité ressentie pour ce bien par son offreur. Le prix se fixe donc à un niveau médian entre des besoins subjectifs tous différents.

Qu’elle est l’utilité de la production non marchandes ?

Mais mon élève continue sa démonstration : « Le problème des services publics c’est qu’ils sont décidés en dehors des besoins véritablement exprimés par la population mais en fonction des intérêts de groupes organisés qui n’en sont pas forcément consommateurs. En fait les services non marchands sont ressentis comme gratuits puisque ceux qui en paient le prix n’ont pas le choix de ne pas payer. Ces services non marchands pourront être consommés sans limitation sauf contrôle administratif ou files d’attente, ils seront donc proposés et créeront des emplois publics toujours plus nombreux, maintenant ce qu’on sait seulement est que leur utilité est supérieure à 0, mais quand on sait ce que ça nous coûte en impôts et taxes, je dirais que globalement c’est désutile. Enfin pour moi. »

La vrai question est donc la suivante : comment juger de l’utilité en dehors d’un marché libre ? Et partant comment déterminer la valeur créé par la production non marchande ?

C’est bien la le problème, quelle est la valeur c’est-à-dire la satisfaction issue de la prestation d’un service non marchand ?

gaspipublicÀ cette question bien malin qui répondra. C’est encore dans le magazine « Alternatives Economiques » que Jacques Généreux pose ainsi le problème : « Un gouvernement à la recherche d’un État plus efficace se demanderait si chaque euro dépensé peut, ou non, être plus utilement affecté à un autre emploi public. » Ici il n’est pas question de dépenser moins mais à la rigueur de dépenser autrement, certaines dépenses publiques peuvent donc être moins utiles que d’autres ? D’accord avec le syndicaliste lambda je dirais que cela n’a aucun sens, alors que ce dernier dirait que ce qui est utile c’est ce pourquoi il est payé, j’avancerais qu’il est impossible de mesurer l’utilité d’une dépense publique dans la mesure où l’utilité ne se révèle que par des choix individuels réalisés par ceux qui paient le prix desdits choix. A coût égal l’employé de la voirie est-il plus utile que celui de la piscine municipale ?

La production non marchande augmente-t-elle artificiellement le PIB ?

Les services non marchands peuvent être utilisés aussi longtemps que leur utilité est supérieure au coût d’opportunité de leur consommation auquel on peut ajouter la participation éventuellement demandée pour en jouir. Il en découle évidemment une surconsommation qui d’apparence légitime le rôle desdits services. Cependant un service non marchand s’il se révèle correspondre véritablement à des besoins fondamentaux et pas forcément vitaux d’ailleurs, n’a plus besoin de rester service non marchand. Les acteurs de ce service trouveront alors la juste rémunération de leur utilité à travers un prix de marché qui éteindra toute pénurie ou surproduction.

Questions :

Chaque euro dépensé par l’Etat ne serait pas plus utilement rendu aux entreprises et aux contribuables pour qu’ils en fassent l’usage de leur choix. »
Si oui, cela permettrait-il alors d’augmenter le Produit Intérieur ?

Non
Considérer que la production non marchande augmente de façon artificielle le PIB revient-il à remettre en cause l’action de l’Etat dans la société ?
Non, les fonctions régaliennes de l’Etat, la notion de biens publics et d’externalités mis en avant pour justifier le rôle actuel de l’Etat sont un autre problème, que ces fonctions soient légitimes ou non leur prestation par l’Etat ne créé pas une valeur estimable par un indicateur de croissance.
Pourrait-on trouver un moyen d’estimer la valeur relative des services non marchands ?
On pourrait tenter de déterminer la valeur de telle ou telle production non marchande, mais on se heurte à la non-révalation volontaire des choix individuels (cavalier libre) et au paradoxe d’Arrow.
L’augmentation du PIB traduit-il un augmentation du pouvoir d’achat ?
L’augmentation du poids des services non marchands se traduit par des prélèvements obligatoires plus importants. Dans un pays comme la France où la moitié des richesses sont prélevées par l’Etat, la croissance du PIB reflète en partie la croissance des fonctions de l’Etat dans l’économie, ce qui ne coïncide pas nécessairement avec une augmentation du pouvoir d’achat.

Un agrégat de la création de richesses ne peut qu’additionner des valeurs créées

L’économiste Murray Rothbard tient compte du problème de comptabilisation de la production non marchande dans le PIB.

Afin de déterminer un agrégat additionnant vraiment les valeurs créées, il définit deux agrégats :

    La Produit National Privé (PNP) défini comme le Produit National Brut (PNB) dont l’on retire les production issue de l’Etat et des entreprises publiques. Mais dans la mesure où les entreprises publiques vendent leur production sur un marché, il semble plus judicieux de ne déduire que la part subventionnée de leur production.

    Le Produit Privé restant aux Producteurs (PPP) est calculé en déduisant du PNB les revenus de transfert ainsi que les dépenses publiques. Effectivement ces postes sont déduits car ils sont versés aux non-producteurs, ils représentent une ponction sur les richesses créées. Mais là encore on pourrait considérer que déduire les revenus de transferts et les dépenses de l’Etat revient, en partie, à déduire deux fois la même chose. A cela Rothbard répond par un exemple. Supposons une économie simplifiée dans laquelle les agriculteurs produisent 1 000 boisseaux de blé, l’Etat en prélèvera 200 sous forme de taxes afin de subventionner des productions non marchandes. Le PNB serait alors de 1 200 boisseaux de blé, le PNP de 1 000 boisseaux et le PPP de 800 boisseaux. 800 boisseaux seulement car il s’agit de ce qui resterait entre les mains des producteurs après impôts.

leclercL’utilisation de ces nouveaux agrégats concernant l’économie américaine (une économie dans laquelle l’intervention de l’Etat est bien moindre qu’en France) nous montre qu’alors que le PNB a crû au rythme moyen de 3,5 % par an entre 1947 et 1983, le PNP n’a augmenté que de 2,4 % par an. Cet écart se creuse lorsque l’on considère la période 1973-1983, en effet la hausse du PNB est de 2,8 % contre seulement 1 % pour le PNP, on constate même que sur la période 1978-1983 le PNB continue à augmenter alors que le PNP baisse de 0,4 % par an. Si l’on transpose à la situation française, on se rend compte que les écarts sont encore plus importants attendu la place prépondérante prise par l’Etat dans l’économie, ceci expliquerait que la faible augmentation du PNB s’accompagne d’une baisse du pouvoir d’achat de la population puisque la valeur ajoutée créé par le secteur marchand n’augmente plus… (voir la publicité d’Edouard Leclerc)

En effet le meilleur indicateur de l’augmentation du niveau de vie serait alors le PPP que l’on divise par le nombre de producteurs marchands, ce qui implique que l’on ne tienne pas compte des producteurs non marchands tels que les fonctionnaires. Des travaux statistiques montrent qu’à partir de 1966 l’augmentation du PPP par producteur aux Etats-Unis n’augmente plus, qu’il stagne voire régresse puisqu’il est le même en 1964 et en 1983.

Mais la principale critique à faire aux indicateurs de Murray Rothbard est le refus de prendre en considération la valeur générée par la production non marchande. Les fonctions régaliennes de l’Etat : armée, justice et police ont une utilité, il est très difficile d’estimer leur valeur mais celle-ci ne peut être rendue égale à zéro. La non-excluabilité de ces services non-marchands en ferait des biens collectifs, c’est-à-dire des biens pour lesquels les bénéficiaires ne révèlent pas spontanément la valeur qu’ils leur attribuent puisqu’ils espèrent en bénéficier en laissant les autres payer ces services à leur place, on parle là de cavaliers libres.

 Même en supposant le caractère de biens collectifs de certains services non-marchands, leur inclusion dans le PNB pose véritablement problème dans la mesure où ces services procurent rarement une utilité directe à leurs usagers, il s’agit en effet le plus souvent de consommations intermédiaires ce qui est évident pour la défense. Or le PNB est défini comme la somme des valeurs ajoutés, il exclut donc les consommations intermédiaires. En conséquence, exclure les services non marchands du PNB ne revient pas à leur dénier toute utilité, il s’agit seulement d’une rigueur comptable.

D’un autre côté, nombreux sont ceux qui jugent certains services non marchands inutiles même s’ils ne s’accordent pas sur ceux qui le seraient. Lipset et Schneider citent un sondage auprès des contribuables révélant que ceux-ci considèrent que 48 % des prélèvements obligatoires auxquels ils sont soumis sont gaspillés (1). David Boaz a estimé qu’une part des dépenses publiques ne servent à personne sauf aux intérêts particuliers qui ont fait pression pour en bénéficier directement (2). La Commission Grace s’est penchée sur l’efficacité des dépenses publiques et leur intérêt, elle a déduit de son enquête que le tiers des dépenses était « dilapidée en gaspillages » (3).

D’après Robert BATEMARCO, Review of Austrian Economics

Questions : 

1. Expliquez en quoi la production non marchande peut être en grande partie assimilée à des consommations intermédiaires, indiquez-en des exemples.

2. Comment le PNB par habitant peut-il croître alors que le pouvoir d’achat des ménages stagne ?

3. Rappeler ce que sont les biens collectifs, les cavaliers libres, les dépenses publiques sont-elles à classer dans les financement des biens collectifs ?

4. Pourquoi utilisera-t-on de préférence le PNP au PNB en tant qu’indicateur de croissance économique ?

(1) Lipset et Schneider, The Confidence Gap (New York, Free Press, 1983).

(2) David Boaz, How to Really Cut the Budget, Inquiry, 12 avril 1982.

(3) Peter Grace, War on Waste : President’s Private Sector Survey on Cost Control (New York : Macmillan, 1984).

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