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La fable des abeilles ou les fripons devenus des honnêtes gens

17 Jan
Les abeilles en leur ruche

abeilleUn nombreux essaim d’abeilles habitait une ruche spacieuse. Là, dans une heureuse abondance, elles vivaient tranquilles. Ces mouches, célèbres par leurs lois, ne l’étaient pas moins par le succès de leurs armes, et par la manière dont elles se multipliaient. Leur domicile était un séminaire parfait de science et d’industrie. Jamais abeilles ne vécurent sous un plus sage gouvernement : cependant, jamais il n’y en eut de plus inconstantes et de moins satisfaites. Elles n’étaient, ni les malheureuses esclaves d’une dure tyrannie, ni exposées aux cruels désordres de la féroce démocratie. Elles étaient conduites par des rois qui ne pouvaient errer, parce que leur pouvoir était sagement borné par les lois.

Ces insectes, imitant tout ce qui se fait à la ville, à l’armée ou au barreau, vivaient parfaitement comme les hommes et exécutaient, quoiqu’en petit, toutes leurs actions. Les merveilleux ouvrages opérés par l’adresse incomparable de leurs petits membres, échappaient à la faible vue des humains : cependant il n’est parmi nous, ni machine, ni ouvriers, ni métiers, ni vaisseaux, ni citadelles, ni armes, ni artisans, ni ruses, ni science, ni boutiques, ni instruments, en un mot, il n’y a rien de tout ce qui se voit parmi les hommes dont ces animaux industrieux ne se servissent aussi. Comme donc leur langage nous est inconnu, nous ne pouvons parler de ce qui les concerne qu’en employant nos expressions. L’on convient assez généralement qu’entre autres choses dignes d’être remarquées, ces animaux ne connaissaient point l’usage des cornets ni des dés ; mais puisqu’ils avaient des rois, et par conséquent des gardes, on peut naturellement présumer qu’ils connaissaient quelque espèce de jeux. Vit-on en effet jamais d’officiers et de soldats qui s’abstînssent de cet amusement ?

La prospérité des fripons

La fertile ruche était remplie d’une multitude prodigieuse d’habitants, dont le grand nombre contribuait même à la prospérité commune. Des millions étaient occupés à satisfaire la vanité et l’ambition d’autres abeilles, qui étaient uniquement employées à consumer les travaux des premières. Malgré une si grande quantité d’ouvriers, les désirs de ces abeilles n’étaient pas satisfaits. Tant d’ouvriers, tant de travaux, pouvaient à peine fournir au luxe de la moitié de la nation.

mandevilleQuelques-uns, avec de grands fonds et très peu de peines, faisaient des gains très considérables. D’autres, condamnés à manier la faux et la bêche, ne gagnaient leur vie qu’à la sueur de leur visage et en épuisant leurs forces par les occupations les plus pénibles. L’on en voyait cependant d’autres qui s’adonnaient à des emplois tout mystérieux, qui ne demandaient ni apprentissage, ni fonds, ni soins. Tels étaient les chevaliers d’industrie, les parasites, les courtiers d’amour, les joueurs, les filous, les faux-monnayeurs, les empiriques, les devins et, en général tous ceux qui haïssant la lumière tournaient par de sourdes pratiques à leur avantage, le travail de leurs voisins ? Qui incapables eux-mêmes de tromper étaient moins défiants. On appelait ces gens-là des fripons : mais ceux dont l’industrie était plus respectée, quoique dans le fond peu différents des premiers, recevaient un nom plus honorable. Les artisans de chaque profession, tous ceux qui exerçaient quelque emploi, ou quelque charge, avaient quelque espèce de friponnerie qui leur était propre. C’était les subtilités de l’art, et les tours de bâton.

Comme s’ils n’eussent pu, sans l’instruction d’un procès, distinguer le légitime d’avec l’illégitime, ils avaient des jurisconsultes occupés à entretenir des animosités, et à susciter de mauvaises chicanes. C’était le fin de leur art. Les lois leur fournissaient des moyens pour ruiner leurs parties et pour profiter adroitement des biens engagés. Uniquement attentifs à tirer de précieux honoraires, ils ne négligeaient rien pour empêcher qu’on ne terminât par voie d’accommodement les difficultés. Pour défendre une mauvaise cause, ils épluchaient les lois avec la même exactitude et dans le même but que les voleurs examinent les maisons et les boutiques. C’était uniquement pour découvrir l’endroit faible dont ils pourraient se prévaloir.

Les médecins préféraient la réputation à la science, et les richesses au rétablissement de leurs malades. La plupart, au lieu de s’appliquer à l’étude des règles de l’art, s’étudiaient à prendre une démarche composée. Des regards graves, un air pensif, étaient tout ce qu’ils possédaient pour se donner la réputation de gens doctes. Tranquilles sur la santé des patients, ils travaillaient seulement à acquérir les louanges des accoucheuses, des prêtres, et de tous ceux qui vivaient du produit des naissances ou des funérailles. Attentifs à ménager la faveur du sexe babillard, ils écoutaient avec complaisance les vieilles recettes de la tante de Madame. Les chalands et toute leur famille étaient soigneusement ménagés. Un sourire affecté, des regards gracieux, tout était mis en usage et servait à captiver ces esprits déjà prévenus. Il n’y avait pas même jusques aux gardes dont ils ne souffrirent les impertinences. Entre le grand nombre des Prêtres de Jupiter, gagés pour attirer sur la ruche la bénédiction d’en haut, il n’y en avait que bien peu qui eussent de l’éloquence et du savoir. La plupart étaient même aussi emportés qu’ignorants. On découvrait leur paresse, leur incontinence, leur avarice et leur vanité, malgré les soins qu’ils prenaient pour dérober aux yeux du public ces défauts. Ils étaient fripons comme des tailleurs, et intempérants comme des matelots. Quelques-uns à face blême, couverts d’habits déchirés, priaient mystiquement pour avoir du pain. Ils espéraient de recevoir de plus grosses récompenses ; mais à la lettre ils n’obtenaient que du pain. Et tandis que ces sacrés esclaves mouraient de faim, les fainéants pour qui ils officiaient étaient bien à leur aise. On voyait sur leurs visages de prospérité, la santé et l’abondance dont ils jouissaient.

Les soldats qui avaient été mis en fuite, étaient comblés d’Honneur, s’ils avaient le bonheur d’échapper à l’épée victorieuse, quoiqu’il y en eut plusieurs qui fussent de vrais poltrons, qui n’aimaient point le carnage. Si quelque vaillant général mettait en déroute les ennemis, il se trouvait quelque personne qui, corrompue par des présents, facilitait leur retraite. Il y avait des guerriers qui affrontant le danger, paraissaient toujours dans les endroits les plus exposés. D’abord ils y perdaient une jambe, ensuite ils y laissaient un bras, et enfin, lorsque toutes ces diminutions les avaient mis hors d’état de servir, on les renvoyait honteusement à la demi-paye ; tandis que d’autres, qui plus prudents n’allaient jamais au combat, tiraient la double paye, pour rester tranquilles chez eux.

Leurs Rois étaient à tous égards mal servis. Leurs propres Ministres les trompaient. Il y en avait à la vérité plusieurs qui ne négligeaient rien pour avancer les intérêts de la couronne ; mais en même temps ils pillaient impunément le trésor qu’ils travaillaient à enrichir. Ils avaient l’heureux talent de faire une très belle dépense, quoique leurs appointements fussent très chétifs ; et encore se vantaient-ils d’être fort modestes. Donnaient-ils trop d’étendue à leurs droits ? ils appelaient cela leurs tours de bâton. Et même s’ils craignaient qu’on ne comprît leur jargon, ils se servaient du terme d’Emoluments, sans qu’ils voulussent jamais parler naturellement et sans déguisement de leurs gains.

Car il n’y avait pas une abeille qui ne se fut très bien contentée, je ne dis pas de ce que gagnaient effectivement ces ministres, mais seulement de ce qu’ils laissaient paraître de leurs gains. Ils ressemblaient à nos joueurs qui, quoiqu’ils aient joué beau jeu, ne diront cependant jamais en présence des perdants tout ce qu’ils ont gagné.

Qui pourrait détailler toutes les fraudes qui se commettaient dans cette ruche ? Celui qui achetait des immondices pour engraisser son pré, les trouvait falsifiés d’un quart de pierres et de mortier inutiles et encore, quoique dupe, il n’aurait pas eu bonne grâce d’en murmurer, puisqu’à son tour il mêlait parmi son beurre une moitié de sel.

La justice même, si renommée pour sa bonne foi quoiqu’aveugle, n’en était pas moins sensible au brillant éclat de l’or. Corrompue par des présents, elle avait souvent fait pencher la balance qu’elle tenait dans sa main gauche. Impartiale en apparence, lorsqu’il s’agissait d’infliger des peines corporelles, de punir des meurtres et d’autres grands crimes, elle avait même souvent condamné au supplice des gens qui avaient continué leurs friponneries après avoir été punis du pilori. Cependant on croyait communément que l’épée qu’elle portait ne frappait que les abeilles qui étaient pauvres et sans ressources ; et que même cette déesse faisait attacher à l’arbre maudit des gens qui, pressés par la fatale nécessité, avaient commis des crimes qui ne méritaient pas un pareil traitement. Par cette injuste sévérité, on cherchait à mettre en sûreté le grand et le riche.

Les vices engendrent la prospérité ?

beeChaque ordre était ainsi rempli de vices, mais la Nation même jouissait d’une heureuse prospérité. Flattée dans la paix, on la craignait dans la guerre. Estimée chez les étrangers, elle tenait la balance des autres ruches. Tous ses membres à l’envi prodiguaient pour sa conservation leurs vies et leurs biens. Tel était l’état florissant de ce peuple. Les vices des particuliers contribuaient à la félicité publique. Dès que la vertu, instruite par les ruses politiques, eut appris mille heureux tours de finesse, et qu’elle se fut liée d’amitié avec le vice, les plus scélérats faisaient quelque chose pour le bien commun.

Les fourberies de l’Etat conservaient le tout, quoique chaque citoyen s’en plaignît. L’harmonie dans un concert résulte d’une combinaison de sons qui sont directement opposés. Ainsi les membres de la société, en suivant des routes absolument contraires, s’aidaient comme par dépit. La tempérance et la sobriété des uns facilitait l’ivrognerie et la gloutonnerie des autres. L’avarice, cette funeste racine de tous les maux, ce vice dénaturé et diabolique, était esclave du noble défaut de la prodigalité. Le luxe fastueux occupait des millions de pauvres. La vanité, cette passion si détestée, donnait de l’occupation à un plus grand nombre encore. L’envie même et l’amour-propre, ministres de l’industrie, faisaient fleurir les arts et le commerce. Les extravagances dans le manger et dans la diversité de mets, la somptuosité dans les équipages et dans les ameublements, malgré leur ridicule, faisaient la meilleure partie du négoce.

Toujours inconstant, ce peuple changeait de lois comme de modes. Les règlements qui avaient été sagement établis étaient annulés et on leur en substituait bientôt de tout opposés. Cependant en altérant ainsi leurs anciennes lois et en les corrigeant, ils prévenaient des fautes qu’aucune prudence n’aurait pu prévoir.

C’est ainsi que le vice produisant la ruse, et que la ruse se joignant à l’industrie, on vit peu à peu la ruche abonder de toutes les commodités de la vie. Les plaisirs réels, les douceurs de la vie, l’aise et le repos étaient devenus des biens si communs que les pauvres mêmes vivaient plus agréablement alors que les riches ne le faisaient auparavant. On ne pouvait rien ajouter au bonheur de cette société.

Les abeilles se repentent et deviennent vertueuses

Mais hélas ! quelle n’est pas la vanité de la félicité des pauvres mortels ? A peine ces abeilles avaient-elles goûté les prémices du bonheur, qu’elles éprouvèrent qu’il est même au dessus du pouvoir des Dieux de rendre parfait le séjour terrestre. La troupe murmurante avait souvent témoigné qu’elle était satisfaite du gouvernement et des ministres ; mais au moindre revers, elle changea d’idées. Comme si elle eût été perdue sans retour, elle maudit les politiques, les armées et les flottes. Ces Abeilles réunissant leurs plaintes, on entendait de tous côtés ces paroles : Maudites soient toutes les fourberies qui règnent parmi nous. Cependant chacune se les permettait encore ; mais chacune avait la cruauté de ne vouloir point en accorder l’usage aux autres.

Un personnage qui avait amassé d’immenses richesses en trompant son Maître, le Roi et le Pauvre, osait crier de toute sa force : Le pays ne peut manquer de périr pour toutes ses injustices. Et qui pensez-vous que fut ce rigide sermonneur ? C’était un gantier qui avait vendu toute sa vie et qui vendait actuellement des peaux de mouton pour des cabrons. Il ne faisait pas la moindre chose dans cette société qui ne contribuât au bien public. Cependant tous les fripons criaient avec impudence : Bon Dieux ! accordez-nous seulement la probité.

Mercure, le dieu des voleurs, ne put s’empêcher de rire à l’ouïe d’une prière si effrontée. Les autres Dieux dirent qu’il y avait de la stupidité à blâmer ce que l’on aimait. Mais Jupiter, indigné de ces prières, jura enfin que cette troupe criailleuse serait délivrée de la fraude dont elle se plaignait. Il dit : Au même instant l’honnêteté s’empara de tous les cœurs. Semblable à l’arbre instructif, elle dévoila les yeux de chacun, elle leur fit apercevoir ces crimes qu’on ne peut contempler sans honte. Ils se confessaient coupables par leurs discours et surtout par la rougeur qu’excitait sur leurs visages l’énormité de leurs crimes. C’est ainsi que les enfants qui veulent cacher leurs fautes, trahis par leur couleur, s’imaginent que dès qu’on les regarde, on lit sur leur visage mal assuré la mauvaise action qu’ils ont faite.

Mais grand Dieux ! quelle consternation ! quel subit changement ! En moins d’une heure le prix des denrées diminua partout. Chacun, depuis le Ministre d’Etat jusqu’au Villageois arracha le masque d’hypocrisie qui le couvrait. Quelques-uns, qui étaient très bien connus auparavant, parurent des étrangers quand ils eurent pris des manières naturelles.

Dès ce moment, le Barreau fut dépeuplé. Les débiteurs acquittaient volontairement leurs dettes, sans en excepter même celles que leurs créditeurs avaient oubliées. On les cédait généreusement à ceux qui n’étaient pas en état de les satisfaire. S’élevait-il quelque difficulté, ceux qui avaient tort restaient modestement dans le silence. On ne voyait plus de procès où il entrât de la mauvaise foi et de la vexation. Personne ne pouvait plus acquérir des richesses. La vertu et l’honnêteté régnaient dans la Ruche. Qu’est-ce donc que les avocats y auraient fait ? Aussi tous ceux qui avant la révolution n’avaient pas eu le bonheur de gagner du bien, désespérés ils pendaient leur écritoire à leur côté et se retiraient.

La justice, qui jusqu’alors avait été occupée à faire pendre certaines personnes, avait donné la liberté à ceux qu’elle tenait prisonniers. Mais dès que les prisons eurent été nettoyées, la déesse qui y préside devenant inutile, elle se fit contraint de se retirer avec son train et tout son bruyant attirail. D’abord paraissaient quelques SERRURIERS chargés de serrures, de verrous, de grilles, de chaînes et de portes garnies de barres de fer. Ensuite venaient les Geôliers, les GUICHETIERS et leurs suppôts. La déesse paraissait alors précédée de son fidèle ministre l’écuyer Carnifex, le grand exécuteur de ses ordres sévères. Il n’était point armé de son épée imaginaire (l’épée du bourreau ne sert pas, il se sert en Angleterre de sa seule hache pour la décapitation), à la place il portait la hache et la corde. Dame Justice aux yeux bandés, assise sur un nuage, fut chassée dans les airs accompagnée de ce cortège. Autour de son char et derrière il y avait ses sergents, huissiers, et ses domestiques de toute espèce qui se nourrissent des larmes des infortunés.

La RUCHE avait des MEDECINS, tout comme avant la révolution. Mais la médecine, cet art salutaire, n’était plus confiée qu’à d’habiles gens. Ils étaient en si grand nombre, et si bien répandus dans la ruche qu’ils n’y en avait aucun qui eut besoin de se servir de voiture. Leurs vaines disputes avaient cessé. Le soin de délivrer promptement les patients était ce qui les occupait uniquement. Pleins de mépris pour les drogues qu’on apporte des pays étrangers, ils se bornaient aux simples que produit le pays. Persuadés que les Dieux n’envoient aucune maladie aux Nations sans leur donner en même temps les vrais remèdes, ils s’attachaient à découvrir les propriétés des plantes qui croissaient chez eux.

LES RICHES ECCLESIASTIQUES, revenus de leur honteuse paresse ne faisaient plus desservir leurs églises par des abeilles prises à la journée. Ils officiaient eux-mêmes. La probité dont ils étaient animés les engageait à offrir des prières et des sacrifices. Tous ceux qui ne se sentaient pas capables de s’acquitter de ces devoirs ou qui croyaient qu’on pouvait se passer de leurs soins, résignaient sans délai leurs emplois. Il n’y avait pas assez d’occupation pour tant de personnes, si même il en restait pour quelques-uns. Le nombre en diminua donc considérablement. Ils étaient tous modestement soumis au GRAND PRETRE, qui uniquement occupé des affaires religieuses, abandonnait aux autres les affaires d’Etat. Le chef sacré, devenu charitable, n’avait pas la dureté de chasser de sa porte les pauvres affamés. Jamais on n’entendait dire qu’il retranchât quelque chose du salaire de l’indigent. C’était au contraire chez lui que l’affamé trouvait de la nourriture, le mercenaire du pain, l’ouvrier nécessiteux sa table et son lit.

Le changement ne fut pas moins considérable parmi les premiers ministres du roi et tous les officiers subalternes. Economes et tempérants alors, leurs pensions leur suffisaient pour vivre. Si une pauvre Abeille fut venue dix fois pour demander le juste paiement d’une petite somme, et que quelques Commis bien payé l’eut obligé, ou de lui faire présent d’un écu, ou de ne jamais recevoir son paiement, on aurait ci-devant appelé une pareille alternative, le tour de bâton du commis ; mais pour lors on lui aurait tout naturellement donné le nom de friponnerie manifeste.

La ruche ruinée

fabeeUne SEULE Personne suffisait pour remplir les places qui en exigeaient trois avant l’heureux changement. On n’avait plus besoin de donner des collègues pour éclairer les actions de ceux à qui l’on confiait le maniement des affaires. Les magistrats ne se laissaient plus corrompre ? et ils ne cherchaient plus à faciliter les larcins des autres. Un seul faisait alors mille fois plus d’ouvrage que plusieurs n’en faisaient auparavant.

Il n’y avait plus d’honneur à faire figure aux dépens de ses créditeurs. Les Livrées étaient pendues dans les boutiques des Fripiers. Ceux qui brillaient par la magnificence de leurs carrosses les vendaient pour peu de chose. La noblesse se défaisait de tous ses superbes chevaux si bien appariés, et même de leurs campagnes pour payer leurs dettes.

On évitait la vaine dépense avec le même soin qu’on fuyait la fraude. On n’entretenait plus d’Armée dehors. Méprisant l’estime des étrangers, et la gloire frivole qui s’acquiert par les armes, on ne combattait plus que pour défendre la patrie contre ceux qui en voulaient à ses droits et à sa liberté.

Jetez présentement les yeux sur la ruche glorieuse. Contemplez l’accord admirable qui règne entre les commerces et la bonne foi. Les obscurités qui couvraient ce spectacle ont disparu. Tout se voit à découvert. Que les choses ont changé de face ! Ceux qui faisaient des dépenses excessives et tous ceux qui vivaient de ce luxe furent forcés de se retirer. En vain ils tentèrent de nouvelles occupations ; elles ne purent leur fournir le nécessaire. Le prix des fonds et des bâtiments tomba. Les palais enchantés dont les murs semblables à ceux de Thèbes avaient été élevés par la musique, étaient déserts. Les grands qui auraient mieux aimé perdre la vie que de voir effacer les titres fastueux gravés sur leurs superbes portiques, se moquaient aujourd’hui de ces vaines inscriptions. L’architecture, cet art merveilleux, fut entièrement abandonné. Les artisans ne trouvaient plus personne qui voulut les employer. Les peintres ne se rendaient plus célèbres par leur pinceau. Le sculpteur, le graveur, le ciseleur et le statuaire n’étaient plus nommés dans la Ruche.
Le peu d’abeilles qui restèrent vivaient chétivement. On n’était plus en peine comment on dépenserait son argent, mais comment on s’y prendrait pour vivre. En payant leur compte à la taverne, elles prenaient la résolution de n’y remettre jamais le pied. On ne voyait plus de salope cabaretière qui gagnât assez pour porter des habits de drap d’or. Torcol ne donnait plus de grosses sommes pour avoir du Bourgogne et des ortolans. Le courtisan qui se piquant de régaler le jour de Noël sa maîtresse de pois verts, dépensait en deux heures autant qu’une compagnie de cavalerie aurait dépensé en deux jours, plia bagage, et se retira d’un si misérable pays.

La fière Cloé dont les grands airs avaient autrefois obligé son trop facile mari de piller l’Etat, vend à présent son équipage composé des plus riches dépouilles des Indes. Elle retranche sa dépense et porte toute l’année le même habit. Le siècle léger et changeant est passé. Les modes ne se succèdent plus avec cette bizarre inconstance. Dès lors, tous les ouvriers qui travaillaient les riches étoffes de soie et d’argent et tous les artisans qui en dépendent, se retirent. Une paix profonde règne dans ce séjour ; elle a à sa suite l’abondance. Toutes les manufactures qui restent ne fabriquent que des étoffes les plus simples ; cependant elles sont toutes fort chères. La nature bienfaisante n’étant plus contrainte par l’infatigable jardinier, elle donne, à la vérité, ses fruits dans sa saison ; mais aussi elle ne produit plus ni raretés, ni fruits précoces.

A mesure que la vanité et le luxe diminuaient, on voyait les anciens habitants quitter leur demeure. Ce n’était plus ni les marchands, ni les compagnies qui faisaient tomber les manufactures, c’était la simplicité et la modération de toutes les abeilles. Tous les métiers et tous les arts étaient négligés. Le contentement, cette peste de l’industrie, leur fait admirer leur grossière abondance. Ils ne recherchent plus la nouveauté, ils n’ambitionnent plus rien.

C’est ainsi que la ruche étant presque déserte, ils ne pouvaient se défendre contre les attaques de leurs ennemis cent fois plus nombreux. Ils se défendirent cependant avec toute la valeur possible, jusqu’à ce que quelques-uns d’entre eux eussent trouvé une retraite bien fortifiée. C’est là qu’ils résolurent de s’établir ou de périr dans l’entreprise. Il n’y eut aucun traître parmi eux. Tous combattirent vaillamment pour la cause commune. Leur courage et leur intégrité furent enfin couronnés de la victoire.

Ce triomphe leur coûta néanmoins beaucoup. Plusieurs milliers de ces valeureuses abeilles périrent. Le reste de l’essaim, qui s’était endurci à la fatigue et aux travaux, crut que l’aise et le repos qui mettait si fort à l’épreuve leur tempérance, était un vice. Voulant donc se garantir tout d’un coup de toute rechute, toutes ces abeilles s’envolèrent dans le sombre creux d’un arbre où il ne leur reste de leur ancienne félicité que le Contentement et l’Honnêteté.

Quittez donc vos plaintes, mortels insensés ! En vain vous cherchez à associer la grandeur d’une Nation avec la probité. Il n’y a que des fous qui puissent se flatter de jouir des agréments et des convenances de la terre, d’être renommés dans la guerre, de vivre bien à son aise et d’être en même temps vertueux. Abandonnez ces vaines chimères. Il faut que la fraude, le luxe et la vanité subsistent, si nous voulons en retirer les doux fruits. La faim est sans doute une incommodité affreuse. Mais comment sans elle pourrait se faire la digestion d’où dépend notre nutrition et notre accroissement. Ne devons-nous pas le vin, cette excellent liqueur, à une plante dont le bois est maigre, laid et tortueux ? Tandis que ses rejetons négligés sont laissés sur la plante, ils s’étouffent les uns les autres et deviennent des sarments inutiles. Mais si ces branches sont étayées et taillées, bientôt devenus fécondes, elles nous font part du plus excellent des fruits. C’est ainsi que l’on trouve le vice avantageux, lorsque la justice l’émonde, en ôte l’excès, et le lie. Que dis-je ! Le vice est aussi nécessaire dans un Etat florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rende jamais une Nation célèbre et glorieuse. Pour y faire revivre l’heureux Siècle d’Or, il faut absolument outre l’honnêteté reprendre le gland qui servait de nourriture à nos premiers pères.

Bernard MANDEVILLE, La Fable des abeilles Londres : Aux dépens de la Compagnie, 1740 Traduction de Jean Bertrand p. 1/26 Gallica

 rdotQuestions

1. En quoi la société des abeilles est-elle d’abord friponne, illustrez.

2.Expliquez le passage en italique d’après le principe de la main invisible.

 Les vices expliquent Mandeville sont les moteurs de la vie sociale. Il emprunte la définition du vice directement a son adversaire direct, Shaftesbury, qui avait développé ce qu’on appelle aujourd’hui une « morale du sentiment ». Le vice consiste pour Shaftesbury à faire passer son intérêt privé avant l’intérêt général. La vertu, au contraire, rapproche et unit les intérêts particuliers et l’intérêt général. Le vice, c’est l’action égoïste.  Mandeville répond : Les actions humaines sont égoïstes, même si les hommes ne sont pas insatiables. Les vices produisent une certaine forme de sociabilité, que l’on doit à l’intérêt. Au fond, l’intérêt n’est pas dissociant. Les êtres humains s’associent parce que leur intérêt est de le faire, et non pas parce que la Providence a déposé en eux l’amour d’autrui, ou le sens de l’intérêt général.

 Quand on se demande si l’harmonie est naturelle ou artificielle, Hayek répond qu’elle n’est ni l’une ni l’autre. Elle n’est pas naturelle puisqu’elle dépend de l’action des hommes, elle n’est pas non plus artificielle, car elle ne réalise pas un dessein ni un projet volontaire. L’harmonie est un ordre résultant, et Hayek reprend l’expression d’un philosophe écossais, ami de Adam Smith,  Adam Ferguson : « le résultat de l’action des hommes, mais non de leurs dessein ». Cette formule de Ferguson résume toute la Fable des Abeilles de Mandeville.

3. Pourquoi la ruche honnête est-elle menée à la ruine ? Etablissez-en un rapport entre richesse et besoins.

 Aussitôt les activités économiques florissantes périclitent. Les prisonniers sont libérés, car la délinquance n’existe plus, mais cela n’arrange pas les affaires de la confrérie des serruriers, qui défilent en revendiquant, car on n’a plus besoin de leurs serrures. Les médecins n’ont plus de patients, car sans dégradation des mœurs, chacun mène une vie saine, hygiénique, les gens ne sont plus malades. Les policiers, les militaires, sont au chômage, les pauvres n’ont plus de bienfaiteurs, car il n’existe plus de riches, et finalement la ruche perd ses membres, elle s’étiole, et les dernières abeilles décident de l’abandonner et de vivre dans un coin d’arbre. Elles n’ont plus rien.

4. Les besoins que nous éprouvons sont-ils limités, sont-ils nécessairement fondés sur le vice ?

5. Les sociétés riches sont-elles plus corrompues que les sociétés pauvres ?

6. Quelle vision a Mandeville des besoins de l’individu ? Discutez-en..

On montrera qu’une société de confiance est un préalable à la prospérité. On discutera de la vision que possède Mandeville des besoins individuels, on mettra cette vision en parallèle avec la vision normative qu’en ont les donneurs de leçons et les censeurs contemporains…

Réponses d’après Eric Oudin, tiré du site Libéralia

L’argent

5 Oct

Rearden entendit Bertram Scudder, à l’extérieur du groupe, dire à une fille montrant quelques signes d’indignation, «  Ne le laisse pas te perturber. Tu sais, l’argent est la racine de tous nos maux et lui est exactement le symbole typique de l’argent. » 

Rearden ne pensa pas que Francisco avait pu entendre cela, mais il  le vit se retourner vers eux avec un sourire solennellement courtois.

« Donc vous pensez que l’argent est la racine de tous les maux ? » dit Francisco d’Aconia. «  Ne vous êtes vous jamais demandé quelle était la racine de l’argent ? L’argent est un moyen d’échange, lequel ne peut exister si il n’y a pas de biens produits et les hommes capables de les produire. L’argent est la forme matérielle du principe qui veut que les hommes qui désirent traiter entre eux doivent le faire par l’échange et donner une valeur contre une autre valeur. L’argent n’est pas l’outil des fainéants larmoyants qui réclament votre produit par la pitié, ou des voleurs qui vous le prennent par la force. L’argent est rendu possible seulement par les producteurs. Est ce que c’est cela que vous considérez comme étant mauvais ?

« Quand vous acceptez de l’argent en compensation de votre effort, vous le faites seulement sur la conviction que vous allez l’échangez pour le produit des efforts d’autres personnes. Ce ne sont pas les fainéants ou les voleurs qui donnent de la valeur à l’argent. Pas un océan de larmes ne peut transformer ces bouts de papiers dans votre portefeuille en pain dont vous aurez besoin pour survivre demain. Ces bouts de papier, qui pourraient être de l’or, sont un gage de confiance envers l’énergie des hommes qui produisent. Votre portefeuille est votre déclaration d’espoir que quelque part dans le monde vous entourant, il y a des hommes qui ne feront pas défaut à ce principe moral qui est la racine de l’argent. Est ce que c’est cela que vous considérez comme étant mauvais ?

« N’avez vous jamais recherché les racines de la production ? Regardez une centrale électrique et osez vous dire à vous même que cela a été construit par les efforts musculaires de stupides brutes. Essayez de faire pousser un grain de blé sans la connaissance que vous a laissé les hommes qui l’ont découvert avant vous pour la première fois. Essayez d’obtenir votre nourriture par rien d’autres que des mouvements physiques et vous découvrirez que l’esprit humain est la racine de tous les biens produits et de toute la richesse qui a toujours existé sur terre.

« Mais vous dites que l’argent est fabriqué par la force aux dépens de ce qui est faible ? De quelle force parlez-vous ? Ce n’est pas la force des armes ou des muscles. La richesse est le produit de la capacité à penser que possède l’homme. Alors l’argent serait-il fabriqué par l’homme qui invente aux dépens de ceux qui n’ont rien inventé ? Est ce que l’argent est fabriqué par les hommes intelligents aux dépens de ce qui sont stupides ? Par les êtres capables aux dépens des êtres incompétents ? Par les êtres ambitieux aux dépens des fainéants ? L’argent est fabriqué avant qu’il ne puisse être volé ou racketté, il est fait par l’effort de chaque honnête homme, chacun à l’échelle de sa capacité. Un homme honnête est quelqu’un qui sait qu’il ne peut consommer plus qu’il n’a produit. »

Atlas Shrugged d’Ayn Rand, extrait traduit par Jean-Philippe Boursier

1. Selon l’auteur comment peut-on avoir accès à l’argent ?

2. Quel raisonnement tiennent ceux qui critiquent l’argent ?

3. Expliquez pourquoi, selon l’auteur, ceux qui critiquent l’argent ne sont pas honnêtes.  

Définir l’objet de l’économie

30 Sep

La satisfaction de nos besoins, une obsession bien naturelle

Nous sommes donc d’accord pour dire que les besoins de chaque individu sont subjectifs, ne regardent que lui, que ces besoins ne se limitent pas à de simples besoins physiologiques, en fait nos besoins sont illimités.  Illumités car nous manifestons  aussi un besoin de reconnaissance par des signes extérieurs d’appartenance à une catégorie sociale par exemple;

Donc nos besoins sont illimités et de plus en plus nombreux au fur et à mesure qu’une société se développe et que nous avons accès à des technologies qui facilitent nos vie. Certains ne pourraient d’ailleurs même pas imaginer survivre sans connexion Internet, téléphones porttables et jeux video, alors que nous pouvons encore vivre sans téléporteur car ils n’existent pas encore.

Tu transformeras la nature en travaillant à la sueur de ton front

Seulement les biens et services à même de satisfaire nos besoins ne se trouvent pas souvent tels quels dans la nature. Bien sûr, les brins d’herbe et les cailloux se trouvent en abondance à nos pieds, ce sont des biens libres, mais à quoi nous servent-ils ?

Non, la plupart des biens ne sont pas des biens libres, ce sont des biens économiques ce qui signifie que l’on ne peut se les procurer que par l’échange ou en les fabriquant c’est-à-dire en transformant la nature par notre travail.

Mais bien sûr désormais il est impossible de produire seul tout ce qui satisfait nos besoins : sauriez vous construire un ordinateur en fabriquant vous-même les processeurs ?

L’avènement de la société marchande

Ne pas pouvoir satisfaire soi-même tous nos besoins devenus innombrables implique que nous nous spécialisons dans une seule chose que nous savons produire (bien ou service) afin d’échanger le produit de notre travail par le produit du travail des autres. Par l’échange nous pouvons donc avoir accès à tous les biens et services que nous ne savons pas produire.

La société est donc devenue une société marchande dans laquelle nous faisons le choix de notre profession (donc des biens ou services que nous allons produire pour satisfaire les besoins des autres) et de nos consommations en fonction de nos goûts et de la rémunération de notre production.

Ainsi chaque fois que nous consommons c’est un peu comme si nous échangions le fruit de notre travail (notre revenu d’activité) contre le résultat du travail d’un autre (le bien ou service qu’il a produit).

D’une manière plus étroite on dira que la science économique étudie l’ensemble des actes nécessaires pour combattre la rareté des biens susceptibles de satisfaire les besoins illimités de l’homme.

À partir de là l’économie s’intéresse donc à des phénomènes très divers qui font également l’objet d’études sociologiques, d’approches politiques et philosophiques diverses. Le champ d’application de l’économie est très vaste et on pourrait se demander quels phénomènes y échappent.

Tous les comportements d’un individu rationnel peuvent faire l’objet d’un réflexion économique (y compris le mariage : mariage d’amour ou d’intérêt, choix du conjoint en fonction des besoins dans un univers de rareté), sauf que la production n’intervient pas là bien sûr.

La politique veut se mêler d’économie mais la politique peut-elle être vue sous un angle économique ?

L’homme politique se spécialise dans la gestion des affaires publiques et la prestation d’avantages catégoriels, l’électeur cherche a satisfaire un besoin de services publics et d’avantages catégoriels. L’électeur doit donc faire un choix au travers du suffrage universel, il peut apporter un poste au politicien contre des promesses (il s’agit là d’un échange vote contre promesse), nous nous situons également dans un univers de rareté car les services publics ont beau être gratuits ils sont bien rares car ce sont les contribuables qui les paient. L’économie peut étudier le phénomène électoral, mais ici le politicien ne produit pas vraiment les services publics, il les finance avec l’argent du contribuable qui ne peut pas ne pas payer.

L’économie, une science morale

On pourra se demander comme le font les moralistes si pour satisfaire ses besoins il est impératif aussi de satisfaire les besoins des autres.

Ainsi est-il moral de satisfaire ses besoins sans satisfaire ceux des autres ?

Est-il moral de priver de la satisfaction de leur besoin ceux qui ne contribuent pas à la satisfaction des biens des autres ?

Chacun ses besoins est-il préférable à chacun selon ses besoins ?

On pourra répondre à toutes ces interrogations en sachant que les moyens qui sont les nôtres résultent de la satisfaction des besoins des autres, en sachant également que nos besoins sont illimités.

Se spécialiser dans l’échange

18 Août

Le commerce se traduit par le fait que la personne qui est la plus à même de fabriquer des bicyclettes s’attelle à cette tâche, il en va de même pour celle qui trait les vaches le plus rapidement et s’en occupe le mieux, pour celle qui sait le mieux fabriquer des appareils de télévision. Une fois que chacun s’est ainsi spécialisé, ils pourront échanger entre eux afin d’obtenir ce dont ils éprouvent le besoin et ainsi avoir accès à des biens  qu’ils n’auraient pas pu produire eux mêmes. La possibilité de choisir librement nous permet de choisir le meilleur produit au coût le plus faible.

Dans une boutique française nous pouvons acquérir des mangues et des ananas mêmes si nous ne sommes pas capables d’en faire pousser en métropole. Les habitants de la Norvège ou du Canada ont accès à des légumes verts en plein hiver et ceux des pays sans façade maritime peuvent se procurer du poisson de mer.  De cette liberté du commerce des biens et des services résulte la possibilité pour chacun de se spécialiser dans ce qu’il fait le mieux et la capacité de vendre sa production à ceux qui le désirent.

Mais en réalité la défense de la liberté du commerce va plus loin. On peut penser qu’il est intéressant de vendre un bien aussi longtemps qu’on est capable de le produire plus efficacement que n’importe quelle autre personne, mais alors on pourrait dire que celui qui n’est pas le plus apte à produire quoi que ce soit ne pourra pas obtenir d’argent de qui que ce soit. Il sera alors exclu. Certains pays et certaines entreprises sont plus avancés que d’autres, peut être qu’ils sont capables de faire tout mieux que leurs partenaires commerciaux les plus faibles.

Mais il faut savoir que l’on gagne à commercer même si l’on produit moins efficacement qu’un autre. En vérité ce qui importe est de se spécialiser dans ce que l’on sait faire le mieux, peu importe si l’on est le meilleur ou pas.

Illustration de ce principe

Imaginons deux personnes.

La première, Julia est chirurgienne, mais elle est aussi un cordon bleu accompli.

L’autre c’est Jean-François, il n’a pas de qualifications particulières et ne cuisine, de toute façon, pas aussi bien que Julia.

Jean-François voudrait bien acquérir une qualification pas trop compliquée, afin de pouvoir se spécialiser dans une activité et ainsi acquérir par l’échange des services trop difficiles pour lui à produire : il aurait besoin par exemple de soins médicaux et il ne peut pas s’improviser médecin ou chirurgien.

Julia ne pourrait-elle pas alors échanger ses services de chirurgie contre des services de restauration proposés par Jean-François ?

En fait le coup d’opportunité d’une activité autre que la chirurgie est très élevé pour Julia (ce qui signifie qu’en faisant autre chose que de la chirurgie elle gagnerait beaucoup moins d’argent et donc cela revient à perdre une paie de chirurgien). Elle a donc intérêt à ne se concentrer que sur la chirurgie.

De toute façon, même si elle met deux fois moins de temps à faire un repas que Jean-François, elle est un millier de fois meilleure en chirurgie que lui. En conséquence elle pratiquera la chirurgie à plein temps et utilisera les services de Jean-François pour ses repas. En se spécialisant dans ce qu’elle fait le mieux, elle maximisera ses ressources et pourra se permettre d’acquérir tous les autres biens et services.

Tous ceux qui rejettent la liberté du commerce pour cause de termes de l’échange inégaux ou de dotations factorielles différentes demanderaient à Jean-François de ne pas se spécialiser et donc de ne pas échanger avec Julia (puisqu’il ne peut pas vendre ses services au même prix que ceux de Julia).

C’est ignorer qu’il bénéficie de cet échange, car en se consacrant à la cuisine et en commerçant cette activité contre d’autres, il s’en sort de manière plus favorable que s’il devait produire pour ses besoins des soins médicaux ou une bicyclette. Les économistes ont théorisé ce type d’échange sous le terme d’avantages comparatifs. Jean-François n’a donc pas besoin d’être le numéro un des cuisiniers, il suffit que cuisiner soit la chose qu’il fasse le mieux pour qu’il ait intérêt à se spécialiser dans cette activité au lieu de tenter de produire par ses propres soins tout ce dont il a besoin.

On dira qu’il se spécialise dans l’activité pour laquelle il possède un avantage comparatif.

Il n’est pas nécessaire de considérer ici différents niveaux d’entraînement ou de formation, une différence en matière de temps d’accomplissement de l’activité ou de chances suffisent à déterminer une spécialisation.

Dans notre exemple supposons deux personnes échouées sur une île déserte, pour survivre ils ont besoin de poissons et de légumes.

Pour obtenir sa ration journalière d’un poisson et de 1 kilo de patates douces,  Julia a besoin de faire de la cueillette pendant 2 heures et de pêcher pendant 1 heure. Jean-François, pour arriver au même résultat, a besoin de 2,5 heures de cueillette et de 5 heures de pèche. Julia s’en sort donc mieux pour ces deux activités.

Cela n’empêche qu’elle ait intérêt à échanger avec Jean-François car elle peut ne se consacrer qu’à ce qu’elle sait faire le mieux, c’est-à-dire la pêche. En consacrant ses 3 heures d’activité journalière à pécher, elle obtient 3 poissons, Jean-François en consacrant ses 7,5 heures d’activité à la recherche de patates en obtient 3 kilogrammes. Avant de se spécialiser et en utilisant un temps d’activité équivalent, ils obtenaient globalement 2 poissons et 2 kilos de patates douces, ils obtiennent maintenant 3 poissons et 3 kilos de patates douces.

En échangeant ils obtiennent alors des rations supplémentaires à hauteur de 50 % de plus que sans échange. Ils pourront alors effectivement choisir d’augmenter leurs rations ou ne pas les augmenter et profiter de plus de temps libre en travaillant moins. S’il leur était aussi possible de s’adonner aux échanges avec les habitants des îles voisines, ils pourraient troquer leurs surplus alimentaires contre des vêtements, des outils, toutes choses pour lesquelles leurs voisins détiendraient un avantage comparatif.

Évidemment l’exemple donné est très simplifié, mais il pose la manière selon laquelle fonctionne la règle de l’avantage comparatif.

Cette règle s’applique aussi bien au niveau des pays qu’au niveau des individus. On pourrait par exemple remplacer Jean-François et Julia par la France et le Canada et les patates douces et les poissons par des parfums de luxe et du sirop d’érable. La règle en restera qu’il est profitable de se spécialiser dans l’activité pour laquelle nous sommes relativement le plus doué – même si d’autres sont encore plus doués dans cette activité – d’où le « relativement ». Cette spécialisation peut être due à de simples facteurs naturels, par exemple la Suède détient du minerais de fer et l’Arabie Saoudite du pétrole.

Mais elle peut provenir d’autres facteurs, ainsi l’industrie informatique est la spécialisation de la Silicon Valley et celle de la mode est une spécialité du nord de l’Italie non pas en fonction de facteurs naturels mais tout simplement parce que des qualifications, des contacts, de la main d’œuvre spécialisée dans ces métiers se sont accumulés en ces endroits.

Ces simples exemples nous démontrent l’absurdité des positions énonçant que chaque pays devrait être autosuffisant et ne produire que pour sa propre population. Avec le commerce international, produire pour les autres c’est aussi produire pour les besoins de sa propre population. (C’est en produisant et en exportant ce que nous faisons le mieux que nous obtenons les moyens d’importer ce dont nous avons besoin).

Pourtant beaucoup de pays pauvres en Amérique du sud, en Afrique et ailleurs, ont cru au sortir de la seconde guerre mondiale que la bonne politique était celle de l’autosuffisance. Ils ont prétendu alors produire « pour leurs besoins et non pas pour le profit », c’est à dire tout fabriquer eux-mêmes à des coûts pharamineux. Les pays d’Asie du sud-est, pauvres eux aussi, ont fait exactement le contraire. Ils ont produit en grandes quantités ce qu’ils savent le mieux faire afin de l’exporter. En retour ils ont obtenu le pouvoir d’acheter à des prix plus faibles ce dont ils avaient nécessité. Les premières exportations de la Corée du sud étaient des circuits imprimés et des perruques, ceux de Hong-Kong des fleurs en plastiques et des jouets bon marché.

Démonstration à partir du livre de Johan NORBERG, Plaidoyer pour la mondialisation capitaliste.

Questions

1. Mettez en évidence les gains que permet la spécialisation dans le cas de Julia et de Jean-François.

2. Que pourrait-on qualifier d’échange inégal ?

3. Un échange inégal est-il un échange inéquitable ?

4. Quel est le premier économiste à avoir théorisé l’avantage comparatif?

5. Quelles sont les implications de la théorie de l’avantage comparatif ?

Marché et État

9 Jan

Le fonctionnement de l’économie de marché, régi par la loi de l’offre et de la demande dans un contexte de concurrence, permet d’obtenir une situation économique optimale.

Exemple : si un produit devient trop cher, alors d’autres producteurs se mettent à la produire aussi, pour obtenir une part sur le marché ils le vendront moins cher et les prix de ce produit baisseront.

Le marché est l’expression de la liberté de choix et de la liberté d’entreprendre, il permet de coordonner des millions d’interactions entre des individus tour à tour demandeur et offreur selon leur propre volonté.

Dans la vision Classique, l’État doit assurer des fonctions régaliennes :

–  l’intervention de l’État sur les marchés vient créer des effets pervers le rendant inefficient (dans les Fiancés de Manzoni, face à une disette l’État veut réglementer le prix du pain, plus personne ne produit de pain et la famine et la peste déciment la population ; alors que si le prix est trop élevé, d’autres producteurs apparaissent sur le marché et l’offre plus importante fait baisser les prix) ;

–  l’État devra tout de même assurer par son monopole de la violence légale la sécurité des échanges et le respect des contrats, il se chargera donc de la police, de la justice et de la défense du territoire (État-gendarme), l’analyse autrichienne remet cependant de telles prérogatives en cause, en effet qui nous protège de fonctionnaires, magistrats corrompus ?

Mais, dans la vision interventionniste, l’État est un sorte de Dieu vivant capable de résoudre tous nos problèmes face à un marché déréglé.

L’expression « dérèglement du marché » suppose que celui-ci soit un phénomène physique. Il y aurait donc des lois que l’on pourrait modifier selon certaines théories où l’homme ne devrait pas être supérieur aux lois du marché, ou auxquelles l’homme serait « soumis » sous peine de contradiction. Dire que l’homme est soumis au marché en admettant que celui-ci soit un phénomène extérieur à l’homme pose un problème moral car on ne voit pas comment l’homme pourrait être soumis dans son action à autre chose que sa volonté. Mais si l’on admet que le marché est consubstantiel à l’action humaine, alors ce n’est plus seulement un phénomène physique, mais aussi une manifestation morale. L’activité économique est tout simplement la recherche de la valeur. La valeur ce n’est pas l’argent. Si la valeur était l’argent, ce qui est échangé contre de l’argent serait l’antithèse de la valeur. Or dans un échange, la valeur existe pour l’acquéreur du bien. La valeur existe quand deux personnes se sont entendues pour échanger ce qu’elles possédaient, l’un de l’argent, l’autre un bien. Parler d’équilibre c’est encore revenir à la conception mécaniste. Le marché n’est ni un lieu d’équilibre ou de déséquilibre. C’est le lieu de la création de valeur. L’Etat ne fait pas que modifier la manifestation physique du marché. Dans son intervention, l’Etat contraint l’action humaine, use de sa force pour obliger les uns et les autres à agir dans son sens. Il dit : « je ne veux pas que l’homme soit soumis au marché, mais je veux bien que l’homme soit soumis à une cohorte d’hommes »

Fred RABEMAN
  Questions et éléments de compréhension :
– Qui décide des lois du marché ? Et donc quand l’homme se soumet aux lois du marché, à qui se soumet-il ?
– Qui décide des réglementations qui vont encadrer les lois du marché ?
– À quoi sert le marché ? À créer de la valeur puisque le marché c’est la somme de tous les échanges, et les échanges sont à somme positive.
– Si le « marché est consubstantiel à l’action humaine » alors cela veut dire que toute action de l’homme se traduit par une offre et une demande.

L’échange et la division du travail

1 Déc

Pour satisfaire leurs besoins, les individus devront réaliser des actes de production, puis d’échange afin de pouvoir consommer, en vertu de la division du travail.

On ne peut fabriquer tout ce dont on a besoin, donc l’échange permet de se spécialiser dans ce que l’on sait le mieux faire pour obtenir ensuite ce que l’on ne produit pas soi-même, cette division du travail permet l’apparition d’une société marchande, c’est-à-dire une société où l’on satisfait ses besoins par l’échange.

Illustration par l’étude d’un texte : Les harmonies économiques, Frédéric Bastiat, chapitre IV, extraits

(…) Nous avons la triste et déraisonnable habitude d’attribuer à l’État social les souffrances dont nous sommes témoins. Nous avons raison jusqu’à un certain point, si nous entendons comparer la société à elle-même, prise à deux degrés divers d’avancement et de perfection ; mais nous avons tort, si nous comparons l’État social, même imparfait, à l’isolement.

Pour pouvoir affirmer que la société empire la condition, je ne dirai pas de l’homme en général, mais de quelques hommes et des plus misérables d’entre eux, il faudrait commencer par prouver que le plus mal partagé de nos frères a à supporter, dans l’État social, un plus lourd fardeau de privations et de souffrances que celui qui eût été son partage dans la solitude.

Or, examinez la vie du plus humble manouvrier. Passez en revue, dans tous leurs détails, les objets de ses consommations quotidiennes. Il est couvert de quelques vêtements grossiers ; il mange un peu de pain noir ; il dort sous un toit et au moins sur des planches.

Maintenant demandez-vous si l’homme isolé, privé des ressources de l’Échange, aurait la possibilité la plus éloignée de se procurer ces grossiers vêtements, ce pain noir, cette rude couche, cet humble abri ?

L’enthousiaste le plus passionné de l’‘État de nature, Rousseau lui-même, avouait cette impossibilité radicale. On se passait de tout, dit-il, on allait nu, on dormait à la belle étoile. Aussi Rousseau, pour exalter l’état de nature, était conduit à faire consister le bonheur dans la privation. Mais encore j’affirme que ce bonheur négatif est chimérique et que l’homme isolé mourrait infailliblement en très peu d’heures. Peut-être Rousseau aurait-il été jusqu’à dire que c’est là la perfection. Il eût été conséquent; car si le bonheur est dans la privation, la perfection est dans le néant.

Comment l’Échange, renversant cet ordre à notre profit, place-t-il nos facultés au-dessus de nos besoins?

L’échange constitue deux gains, dites-vous. La question est de savoir pourquoi et comment. — Cela résulte du fait même qu’il s’est accompli. — Mais pourquoi s’est-il accompli ? Par quel mobile les hommes ont-ils été déterminés à l’accomplir ? Est-ce que l’échange a, en lui-même, une vertu mystérieuse, nécessairement bienfaisante et inaccessible à toute explication ?

L’échange a deux manifestations : Union des forces, séparation des occupations

Il est bien clair qu’en beaucoup de cas la force unie de plusieurs hommes est supérieure, du tout au tout, à la somme de leurs forces isolées. Qu’il s’agisse de déplacer un lourd fardeau. Où mille hommes pourraient successivement échouer, il est possible que quatre hommes réussissent en s’unissant. Essayez de vous figurer les choses qui ne se fussent jamais accomplies dans le monde sans cette union !

Et puis ce n’est rien encore que le concours vers un but commun de la force musculaire  ; la nature nous a dotés de facultés physiques, morales, intellectuelles très variées. Il y a dans la coopération de ces facultés des combinaisons inépuisables. Faut-il réaliser une œuvre utile, comme la construction d’une route ou la défense du pays ? L’un met au service de la communauté sa vigueur; l’autre, son agilité; celui-ci, son audace ; celui-là, son expérience, sa prévoyance, son imagination et jusqu’à sa renommée. Il est aisé de comprendre que les mêmes hommes, agissant isolément, n’auraient pu ni atteindre ni même concevoir le même résultat.

Or union des forces implique Échange. Pour que les hommes consentent à coopérer, il faut bien qu’ils aient en perspective une participation à la satisfaction obtenue. Chacun fait profiter autrui de ses efforts et profite des efforts d’autrui dans des proportions convenues, ce qui est échange.

On voit ici comment l’échange, sous cette forme, augmente nos satisfactions. C’est que des efforts égaux en intensité aboutissent, par le seul fait de leur union, à des résultats supérieurs.

Nous ferons la même remarque sur la division du travail. Au fait, si l’on y regarde de près, se distribuer les occupations ce n’est, pour les hommes, qu’une autre manière, plus permanente, d’unir leurs forces, de coopérer, de s’associer; et il est très exact de dire, ainsi que cela sera démontré plus tard, que l’organisation sociale actuelle, à la condition de reconnaître l’échange libre, est la plus belle, la plus vaste des associations : association bien autrement merveilleuse que celles rêvées par les socialistes, puisque, par un mécanisme admirable, elle se concilie avec l’indépendance individuelle. Chacun y entre et en sort, à chaque instant, d’après sa convenance. Il y apporte le tribut qu’il veut ; il en retire une satisfaction comparativement supérieure et toujours progressive, déterminée, selon les lois de la justice, par la nature même des choses et non par l’arbitraire d’un chef. — Mais ce point de vue serait ici une anticipation. Tout ce que j’ai à faire pour le moment, c’est d’expliquer comment la division du travail accroît notre puissance.

Sans nous étendre beaucoup sur ce sujet, puisqu’il est du petit nombre de ceux qui ne soulèvent pas d’objections, il n’est pas inutile d’en dire quelque chose. Peut-être l’a-t-on un peu amoindri. Pour prouver la puissance de la division du travail, on s’est attaché à signaler les merveilles qu’elle accomplit dans certaines manufactures, les fabriques d’épingles par exemple. La question peut être élevée à un point de vue plus général et plus philosophique. Ensuite la force de l’habitude a ce singulier privilège de nous dérober la vue, de nous faire la conscience des phénomènes au milieu desquels nous sommes plongés. Il n’y a pas de mot plus profondément vrai que celui de Rousseau: « Il faut beaucoup de philosophie pour observer ce qu’on voit tous les jours. » Ce n’est donc pas une chose oiseuse que de rappeler aux hommes ce que, sans s’en apercevoir, ils doivent à l’échange.

Comment la faculté d’échanger a-t-elle élevé l’humanité à la hauteur où nous la voyons aujourd’hui? Par son influence sur le travail, sur le concours des agents naturels, sur les facultés de l’homme et sur les capitaux.

Adam Smith a fort bien démontré cette influence sur le travail.

« L’accroissement, dans la quantité d’ouvrage que peut exécuter le même nombre d’hommes par suite de la division du travail, est dû à trois circonstances, dit ce célèbre économiste : 1° au degré d’habileté qu’acquiert chaque travailleur; 2° à l’économie du temps, qui se perd naturellement à passer d’un genre d’occupation à un autre; 3° à ce que chaque homme a plus de chances de découvrir des méthodes aisées et expéditives pour atteindre un objet, lorsque cet objet est le centre de son attention, que lorsqu’elle se dissipe sur une infinie variété de choses. »

Ceux qui, comme Adam Smith, voient dans le Travail la source unique de la richesse, se bornent à rechercher comment il se perfectionne en se divisant. Mais nous avons vu, dans le chapitre précédent, qu’il n’est pas le seul agent de nos satisfactions. Les forces naturelles concourent. Cela est incontestable.

Ainsi, en agriculture, l’action du soleil et de la pluie, les sucs cachés dans le sol, les gaz répandus dans l’atmosphère, sont certainement des agents qui coopèrent avec le travail humain à la production des végétaux.

L’industrie manufacturière doit des services analogues aux qualités chimiques de certaines substances; à la puissance des chutes d’eau, de l’élasticité de la vapeur, de la gravitation, de l’électricité.

Le commerce a su faire tourner au profit de l’homme la vigueur et l’instinct de certaines races animales, la force du vent qui enfle les voiles de ses navires, les lois du magnétisme qui, agissant sur la boussole, dirigent leur sillage à travers l’immensité des mers.

Il est deux vérités hors de toute contestation. La première, c’est que l’homme est d’autant mieux pourvu de toutes choses, qu’il tire un meilleur parti des forces de la nature.

Il est palpable, en effet, qu’on obtient plus de blé, à égalité d’efforts, sur une bonne terre végétale que sur des sables arides ou de stériles rochers.

La seconde, c’est que les agents naturels sont répartis sur le globe d’une manière inégale.

Qui oserait soutenir que toutes terres sont également propres aux mêmes cultures, toutes contrées au même genre de fabrication?

Or, s’il est vrai que les forces naturelles diffèrent sur les divers points du globe, et si, d’un autre côté, les hommes sont d’autant plus riches qu’ils s’en font plus aider, il s’ensuit que la faculté d’échanger augmente, dans une proportion incommensurable, l’utile concours de ces forces.

Ici nous retrouvons en présence l’utilité gratuite et l’utilité onéreuse, celle-là se substituant à celle-ci, en vertu de l’échange. N’est-il pas clair, en effet, que si, privés de la faculté d’échanger, les hommes étaient réduits à produire de la glace sous l’équateur et du sucre près des pôles, ils devraient faire avec beaucoup de peine ce que le chaud et le froid font aujourd’hui gratuitement pour eux, et qu’à leur égard une immense proportion de forces naturelles resterait dans l’inertie? Grâce à l’échange, ces forces sont utilisées partout où on les rencontre. La terre à blé est semée en blé ; la terre à vigne est plantée en vigne; il y a des pêcheurs sur les côtes et des bûcherons sur les montagnes. Ici on dirige l’eau, là le vent sur une roue qui remplace dix hommes. La nature devient un esclave qu’il ne faut ni nourrir ni vêtir, dont nous ne payons ni ne faisons payer les services ; qui ne coûte rien ni à notre bourse ni à notre conscience. La même somme d’efforts humains, c’est-à-dire les mêmes services, la même valeur réalise une somme d’utilité toujours plus grande. Pour chaque résultat donné une portion seulement de l’activité humaine est absorbée; l’autre, par l’intervention des forces naturelles, est rendue disponible, elle se prend à de nouveaux obstacles, satisfait à de nouveaux désirs, réalise de nouvelles utilités.

Les effets de l’échange sur nos facultés intellectuelles sont tels, qu’il n’est pas donné à l’imagination la plus vigoureuse d’en calculer la portée.

« Nos connaissances, dit M. Tracy, sont nos plus précieuses acquisitions, puisque ce sont elles qui dirigent l’emploi de nos forces et le rendent plus fructueux, à mesure qu’elles sont plus saines et plus étendues. Or nul homme n’est à portée de tout voir, et il est bien plus aisé d’apprendre que d’inventer. Mais quand plusieurs hommes communiquent ensemble, ce qu’un d’eux a observé est bientôt connu de tous les autres, et il suffit que parmi eux il s’en trouve un fort ingénieux pour que des découvertes précieuses deviennent promptement la propriété de tous. Les lumières doivent donc s’accroître bien plus rapidement que dans l’état d’isolement, sans compter qu’elles peuvent se conserver et, par conséquent, s’accumuler de générations en générations. »

Si la nature a varié autour de l’homme les ressources qu’elle met à sa disposition, elle n’a pas été plus uniforme dans la distribution des facultés humaines. Nous ne sommes pas tous doués, au même degré, de vigueur, de courage, d’intelligence, de patience, d’aptitudes artistiques, littéraires, industrielles. Sans l’échange, cette diversité, loin de tourner au profit de notre bien-être, contribuerait à notre misère, chacun ressentant moins les avantages des facultés qu’il aurait que la privation de celles qu’il n’aurait pas. Grâce à l’échange, l’être fort peut, jusqu’à un certain point, se passer de génie, et l’être intelligent de vigueur : car, par l’admirable communauté qu’il établit entre les hommes, chacun participe aux qualités distinctives de ses semblables.

Pour donner satisfaction à ses besoins et à ses goûts, il ne suffit pas, dans la plupart des cas, de travailler, d’exercer ses facultés sur ou par des agents naturels. Il faut encore des outils, des instruments, des machines, des provisions, en un mot des capitaux. Supposons une petite peuplade, composée de dix familles, dont chacune, travaillant exclusivement pour elle-même, est obligée d’exercer dix industries différentes. Il faudra à chaque chef de famille dix mobiliers industriels. Il y aura dans la peuplade dix charrues, dix paires de bœufs, dix forges, dix ateliers de charpente et de menuiserie, dix métiers à tisser, etc.; avec l’échange une seule charrue, une seule paire de bœufs, une seule forge, un seul métier à tisser, pourront suffire. Il n’y a pas d’imagination qui puisse calculer l’économie de capitaux due à l’échange.

Le lecteur voit bien maintenant ce qui constitue la vraie puissance de l’échange. C’est tout simplement que, lorsqu’un homme dit à un autre: « Ne fait que ceci, je ne ferai que cela, et nous partagerons, » il y a meilleur emploi du travail, des facultés, des agents naturels, des capitaux, et, par conséquent, il y a plus à partager. À plus forte raison si trois, dix, cent, mille, plusieurs millions d’hommes entrent dans l’association.

QUESTIONS

1. Un pauvre vivant en présence d’autres hommes, c’est-à-dire en société (ce que Bastiat nomme État social) est-il plus pauvre qu’un homme isolé, expliquez pourquoi ?

2. Expliquer la phrase soulignée et en gras.

Piste de réponse : L’union des forces qu’implique l’échange suppose que chacun utilise au mieux ses talents, ses forces afin de satisfaire les besoins des autres, c’est là le principe de la main invisible. La séparation des occupations nous indique que l’échange implique une spécialisation de chacun dans ce qu’il sait le mieux faire, mais se spécialisant il ne peut satisfaire tous ses propres besoins donc compte sur l’échange afin de faire appel à ceux qui savent au mieux le satisfaire.

3. La division du travail permet-elle de rendre le travail plus productif ? En quoi ?

Voir l’exemple de la manufacture d’épingle d’Adam Smith cité dans la Richesse des Nations.

4. La division du travail nous permet-elle de démontrer l’intérêt des échanges internationaux ?

Oui, les échanges internationaux sont indispensables car la division du travail doit aussi être internationale, notamment de par les dotations naturelles différentes par pays.

Montrer que l’échange de biens et services est en réalité un échange d’efforts dans lequel chacun se spécialise dans les efforts qu’il souhaite accomplir en fonction de ses talents et de ses goûts.

La logique de l’échange

14 Nov

39 leçons d’économie contemporaine de Philippe Simonnot, deuxième
leçon : De l’échange

 

Comment et sur quoi se fonde l’utilité de choses ?

 L’utilité est subjective, elle se fonde sur le désir, le besoin que nous avons de telle ou telle chose et dont nous sommes les seuls juges.  En effet, l’homme est libre de déterminer ses besoins sans considération de leur caractère moral.

Selon Condillac  «  la valeur des choses est fondée sur leur utilité, ou ce qui revient au même sur le besoin que nous en avons ; ou ce qui revient encore au même, sur l’usage que nous pouvons en  faire ».

On jugera de l’utilité accordée à un bien par la valeur des choses (laquelle dépend de l’estimation des hommes) donc par le prix que l’on accepte d’y consacrer.

Qu’est ce qu’un jeu à somme négative, nulle, positive ?

Un jeu implique un contrat dans lequel chacun mise, la somme de ce jeu représente l’ensemble des gains obtenus par rapport aux mises.

Somme négative pour ceux qui jouent au loto : l’État ne redistribue que la moitié des mises, les joueurs ont donc perdu en moyenne la moitié de leurs mises dès qu’ils jouent.

Somme nulle : une partie de poker, la gagnant remporte ce que les autres ont perdu, ni plus ni moins.

Somme positive :  l’échange permet de céder un bien qui a moins de valeur pour nous pour un bien qui en a plus. Le prix se fixe de manière à ce que chacun attache une plus grande valeur au bien échangé qu’au prix payé.

L’échange est la recherche de complémentarités entre les individus. Évidemment, seuls des individus différents, n’ayant ni les mêmes besoins ni les mêmes moyens, peuvent échanger.
L’échange naît de la différence, il a sa source dans l’inégalité, mais tend justement à la gérer voire à la supprimer.

Dans son principe l’échange est profondément moral, car il est fondé sur le désir, et en tout cas la nécessité de répondre aux besoin ressentis par les autres. L’échange est créateur de richesse, parce que la richesse n’est ni un lingot d’or, ni un patrimoine financier ou immobilier, elle n’est qu’une réponse à un besoin.
Réciproquement, ce qui ne répond à aucun besoin, ce qui n’a aucune utilité pour personne, n’est pas une richesse, n’a pas de valeur. Avec le marché, l’activité de chacun ne prend de sens que dans la perspective du service d’autrui. On peut travailler pour soi. Mais le plus souvent, on travaille pour les autres afin qu’en retour les autres travaillent pour nous…  


J.M. Thiriet, « Pour la science », mai 2003

Les échanges de biens créent de la valeur. Un livre de première année de faculté n’est plus utile pour I’étudiant qui passe en deuxième année, alors qu’il est indispensable à l’étudiant qui entre en première année. Chacun attribue une valeur à l’objet.
L’écart entre les deux valeurs, ce que les économistes nomment le surplus potentiel dans l’échange, assure que la vente fera deux heureux. Ici, l’échange a créé un surplus de huit euros (cinq pour le vendeur et trois pour I’acheteur).

Illustrer la décroissance de l’utilité marginale

À partir du verre de coca dont la première rasade désaltère plus que la dernière, nous pouvons montrer que le même produit possède une utilité qui généralement décroît. On dira que l’utilité marginale est décroissante.